samedi 23 février 2008

apparaître ou exister ?

Photo Isabelle Ferrier

Par Dracul


Chère Vénexiana,

Les vivants ont la fâcheuse coutume de confondre apparition et existence. Comme si, trop tôt lassés de l'impermanence des choses de ce monde, ils souhaitaient hâter l'avènement des temps derniers, l'heure où toutes choses deviendront manifestes. Une telle hâte révèle son malheureux destin à travers les querelles de ceux qui recherchent, bien maladroitement, de saisir la vie "dans sa totalité".
Si les contes, à la différence des leçons, invitent l'âme à avancer avec joie et prudence dans la vie, et non en sortir pour la comprendre, il est nécessaire que certaines choses n'y apparaissent pas, et je crois faire partie d'elles.

En des temps où la modélisation minutieuse de chaque parcelle d'existence n'avait pas encore conquis les coeurs et les têtes, les hommes craignaient moins les monstres qu'eux mêmes.
La tradition est formelle: un vampire ne pouvait pénétrer aucun foyer sans y avoir été auparavant invité. Une telle apparition venait donc déranger seulement les âmes assoupies ou engourdies par leur propre abandon.
Ainsi, une consommation soudaine du sang venait racheter une existence médiocre et libérer une vie par trop enfermée en elle même. Le vampire était une incarnation du jugement dernier: une métaphore de la vie qui passe d'une forme à l'autre, d'un temps à un autre, sans qu'aucun ne parvienne à l'achever ou la comprendre.

Hélas, les vampires ne sont que des immortels provisoires. Sans être soumis aux passions des vivants, ils restent toutefois attachés au temps et à ses vicissitudes.
Si cette nouvelle époque a facilité notre travail en accroissant le nombre de prétendants et par conséquent de victimes (malgré tout ce que les mauvaises langues colportent, nous sommes aussi "au service" de la vie, à notre manière), elle l'a également rendue terriblement ingrate.

Certains d'entre nous, les moins attachés sans doute à la poésie et au mystère de notre condition, en ont pris leur parti et se sont organisés en conséquence. Ils fonctionnent en association, obéissent à des conventions collectives et - ai-je même entendu dire - portent parfois leurs litiges devant les tribunaux. Les plus habiles ont même semble-t-il réussi à rendre publique (on dit vendre?) la destinée d'un des plus illustres d'entre nous (mon ancêtre) ce qui a résulté en une abominable déformation (l'usage mot sacrilège m'étant défendu, je fais de mon mieux).

Emportés par l'excitation, enivrés par le nombre, ils espèrent récolter le plus grand nombre d'âmes pour négocier leur rédemption avec le créateur...
Vanité.
Les plus fragiles par contre, pressentant l'aberration mais incapables de rester détachés d'elle, ont pris leur nature en horreur et refusent désormais de consommer une seule vie humaine. Ils s'alimentent (c'est bien le seul terme qui convienne) de poches de sang chirurgical récoltées à la sauvette, ou par des combines plus invraisemblables les unes que les autres. Malheureux qui confondent survie et destin, pensant trouver la récompense sans la peine, se félicitent de leur réservoir inépuisable d'astuces, de la connaissance qu'ils ont acquis de la nature humaine au cours des siècles. Leur vantardise parvient à peine à dissimuler à leurs propres yeux la bêtise uniforme dans laquelle leur condition les plonge.
Folies que tout cela.

Je crois personnellement, et ce malgré de fréquents accès de découragement, qu'il est encore possible de remplir son destin noblement.
Ainsi, je pense qu'il ne me sied pas d'apparaître dans un conte pour enfants. Les enfants doivent pouvoir rester enfermés en eux mêmes sans craindre les vampires, pour croître, et les monstres que leur âge leur permet d'affronter sont (et doivent être) nettement moins sérieux et redoutables - ne te méprends pas, je n'attribue pas ces deux caractères à ma propre personne, mais bien à ma (notre) fonction.

A l'heure où d'aucuns tentent de transformer en vampires des enfants morts du siècle dernier, pour faire peser ces sombres légions d'âmes en peine sur les enfants du siècle à venir, il ne me reste qu'à disparaître (pour un temps) afin de ne pas ajouter ma présence importune et laisser place à un rêve de croître.

Sereinement votre,

Jean Tsépésh (dit Dracul)

3 commentaires:

osseannia a dit…
Ce message a été supprimé par l'auteur.
Mavra Nicolaïevna Novogrochneïeva a dit…

Mince, si les Vampires s'invitent à Santa Marina, la tâche ne sera pas aisée. Remarquez que l'avantage, avec eux, c'est que l'on est tranquille tant qu'il fait jour.

Mavra

Sara a dit…

Je l'avoue, c'est la première fois que je lis quelque chose écrit par un vampire. Jusqu'ici aucun éditeur n'avait eu le courage d'en éditer un. Il a fallu Internet et l'audace - ou peut-être l'inconscience - de Venexiana Atlantica pour que la chose soit possible.
Je retiens deux aspects. La tentative de transformer en vampires les "enfants morts du siècle dernier" (je n'y avait pas pensé en ces termes, mais peut-être l'auteur de cette tentative est-il l'héritier d'une vieille lignée de vampires en dure concurrence avec celle de Dracula? Ne viennent-ils pas tous les deux de ces régions montagneuses et sauvages de l'est ?) ; et le rôle positif du vampire dans la vie humaine et là je me souviens de la parabole des vierges folles et des vierges sages, et j'en comprends enfin la subtile, mystérieuse, ésotérique signification.
Sara